La pandémie : une matière à penser

Le Covid-19 ne menace pas seulement nos corps. À l’écoute du monde pendant cette crise exceptionnelle, les philosophes sont attentifs à la manière dont le virus touche aussi nos esprits. Ils réfléchissent à l’impact de cette menace invisible sur nos vies et notre rapport au travail. Entretiens.

L’économie et la production ne sont plus la priorité absolue

Anne-Sophie Moreau

L’économie était devenue la priorité numéro 1. Brutalement, elle ne l’est plus. L’importance cruciale de maintenir l’accès aux services publics est soudainement mise en lumière.

Anne-Sophie Moreau, rédactrice en chef du Philonomist, un média en ligne qui place le monde du travail sous l’éclairage de la philosophie et des sciences humaines.

Comment rester calme dans l’incertitude face à un virus invisible et omniprésent ?

Anne-Sophie Moreau : Il est important de distinguer ce qui dépend de nous et ce sur quoi nous n’avons pas prise. Chacun doit se demander ce qu’il peut faire pour lui, pour les autres, ce qu’il doit faire, ce qui le concerne ou pas. Ce sont là des questionnements essentiels. Il nous faut nous protéger de la surcharge d’informations, qui est aussi une surcharge émotionnelle. Sur-connectés du fait de notre anxiété, nous pouvons être submergés par un flux continu d’informations inutiles, qui ne nous concernent en réalité que très indirectement, si nous ne sommes pas en première ligne. Ce qui se révèle, c’est aussi notre incapacité à faire face à l’ennui : « Tout le malheur des hommes est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre » écrivait le philosophe Blaise Pascal. (1)

Que changent les « gestes barrières » à nos relations ?

A.-S.M. : C’est une question importante, car l’on sait désormais que ces gestes devront perdurer bien tant que nous n’aurons pas de vaccins et/ou de traitement. L’anthropologue américain Edward T. Hall (2) a étudié le caractère éminemment culturel des distances entre individus, ce qu’il appelle la « proxémie ». Des bises françaises au « hej hej ! » à distance en Suède ou au hug américain, chaque pays a un rapport spécifique à la distance corporelle. « Geste barrières» est une expression affreuse. En réalité, il s’agit d’être plus à l’écoute de la distance nécessaire entre individus. Ce qui ne nous empêche pas d’être en lien, attentifs les uns aux autres et même de communiquer de manière très intense !

En soutien aux services publics et à l’action locale des maires, ne voit-on pas émerger de nouvelles formes de solidarité de proximité ?

A.-S.M. : Effectivement, beaucoup de Français s’efforcent d’aider leurs proches et leurs « prochains » : voisins de palier, d’immeuble ou de village. Mais on observe aussi beaucoup de comportements d’incivisme, dictés par la peur, comme des actions de délations qui ont émergées ses dernières semaines. En fait cette situation d’exception pousse les comportements à leur paroxysme, vers le meilleur comme vers le pire. C’est un phénomène qui a été souvent décrit au sujet des temps de guerre.

Quel sens nouveau revêt le fait de travailler pour le service public dans ce contexte ?

A.-S.M. : L’économie était devenue la priorité numéro 1. Brutalement, elle ne l’est plus. L’importance cruciale de maintenir l’accès aux services publics est soudainement mise en lumière. Obsédés que nous étions par la productivité, l’urgence à produire des biens à échanger, nous avions oublié combien il est aussi essentiel de soigner, prendre soin, nettoyer… Ce sont des fonctions non de production, mais de reproduction, qui permettent au monde humain de se maintenir. Ce que la philosophe Hannah Arendt (3) appelait le « labeur » : des activités essentiellement féminines, et souvent sous-payées.

L’utilité des métiers et leur valorisation ne sont-elles pas à revisiter entièrement ?

Après la crise, nous devrons nous reposer la question de ce qu’est une activité essentielle. On doit la théorie sur l’utilité sociale des métiers à l’anthropologue David Graeber (4), qui a parlé de bullshit jobs, les « jobs à la con », d’ailleurs souvent respectés et bien rémunérés. Mais l’utilité des métiers n’est pas le seul critère à retenir : on n’a pas besoin que de choses utiles dans la vie. L’art, le divertissement, en créant de la joie, ont aussi leur importance ! La pandémie jette un éclairage cru sur l’utilité de chaque métier. Dans un monde que nous croyions à tort totalement dématérialisé, certains des « travailleurs du back-office » dont parle le philosophe Denis Maillard (5) se révèlent indispensables pour maintenir notre société : les livreurs, les caissières, les éboueurs… Ces métiers peu valorisés, voire invisibles, sont aujourd’hui en première ligne.

Pour en savoir plus : www.philonomist.com

Une nouvelle reconnaissance de l’utilité des territoriaux

Alexandre Jost

Reconnus comme des maillons essentiels de la chaîne contre le virus, les agents des services publics locaux peuvent légitimement ressentir de la fierté

Alexandre Jost, Créateur de la Fabrique Spinoza, un think tank qui se définit « mouvement du bonheur citoyen ».

Que nous apprend la situation d’urgence sanitaire actuelle sur notre fonctionnement ?

Alexandre Jost : D’abord une chose : aussi difficile que soit la situation – de confinement, de menace pour notre santé -  l’homme est biologiquement équipé pour s’adapter. Le phénomène dit « d’adaptation hédonique » fait que nous revenons rapidement à un niveau de bien-être à peu près stable après un changement même brutal. Les gens qui gagnent au loto ne sont pas plus heureux un an plus tard. Les gens qui subissent un grave accident avec séquelles sont presque aussi heureux quelques années plus tard. Il faut donc faire confiance à notre biologie. Mais aussi écouter les neuroscientifiques, qui nous disent que pour notre cerveau, il n’y a pas de différence entre vivre une chose, se la remémorer et l’anticiper. Dans un moment où l’on a moins le choix des choses à vivre, anticiper un visio-apéro avec les amis le soir ou écouter des sons de la nature dans un casque nous fait du bien.

Comment rester calme dans l’incertitude de ce temps de pandémie ?

A.J. : Si l’on a la chance de ne pas être gravement touché par le Covid-19, pour soi-même ou pour ses proches, les bouleversements induits par cette crise sanitaire – le confinement, les gestes barrières, le télétravail, le chômage partiel voire l’inactivité – nous interrogent sur les clés à notre disposition pour nous sentir bien. Nous pouvons actionner plusieurs leviers. Le contact avec la nature, le vivant – un animal de compagnie, une promenade près d’un parc, l’observation des oiseaux – nous aide à nous sentir mieux. Rester en lien, même seul chez soi, retisser des liens (en appelant par exemple des amis perdus de vue), prendre soin de nos voisins, tout cela est aussi à notre main. La plus grande étude scientifique jamais effectuée sur le bonheur, menée sur 70 ans par 4 générations de chercheurs (6), montre d’ailleurs que le principal déterminant de l’épanouissement est la qualité et la densité des relations que l’on entretient. Le bonheur, c’est les autres !

Qu’est-ce qui peut rendre, selon vous, les agents de la territoriale plus heureux ?

A.J. : Le « bonheur » ressenti au travail par les agents territoriaux passe sans doute par une réappropriation du sens et de la fierté de leur mission. Sans doute serait-il juste d’encourager les citoyens à remercier les agents territoriaux pour les services rendus à la collectivité. Qu’au lieu des boutons « content/pas content » dont se sont équipés certains services publics, il soit possible de voter pour un « je vous remercie un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout ». Un avocat fiscaliste avait émis l’idée, voici plusieurs années, de pouvoir joindre à son paiement de l’impôt une dédicace de remerciement pour l’usage fait de cet argent. Merci pour les hôpitaux, pour les écoles, la protection policière, merci pour les services rendus… Pour réenclencher ce cercle vertueux du sens des métiers publics, il faut raccourcir le lien entre les agents et les citoyens, peut-être en invitant ces derniers à co-construire le service public de demain. La France est l’un des pays européens où s’exprime la plus grande frustration sur l’usage fait des impôts. C’est là un effet de notre contre-dépendance à l’autorité : un héritage mal digéré de la Révolution Française. Nous, Français, avons à la fois beaucoup d’attentes vis-à-vis du « Roi » (l’État, ou le Maire) et en même temps nous en sommes constamment mécontents.

Pour en savoir plus : http://fabriquespinoza.fr/

(1) Blaise Pascal, (1623 1662) mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français. (2) Edward Twitchell Hall  (2014-2009) est un anthropologue américain et un spécialiste de l'interculturel. (3) Hannah Arendt (1906 -1975) à New York une politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine, connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme, la modernité et la philosophie de l'histoire. (4) David Graeber, né le 12 février 1961) est un anthropologue et militant anarchiste américain, théoricien de la pensée libertaire nord-américaine et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street. (5) Denis Maillard, Philosophe Français, Fondateur de www.temps-commun.fr : cabinet de conseil en relations sociale, référent chez Philonomist. (6) L’étude américaine GRANT, menée par le département universitaire Harvard Happiness Study.

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